(bientôt) Deviant art, 2021

          Deviant Art, c’est le crossover(1) imaginé par Emilien Blanchard et Nicolas WB pour réunir Donatello (Tortue Ninja), Batman, Ash (Banana Fish), Harry Potter, The World (JoJo’s Bizarre Adventure), Son Goku (Dragon Ball Z) et Céline Dion – entre autres – dans une boucherie.

 

 

 

« Je crois que ce que signifie être fan doit être exploré en relation avec des questions plus larges comme qu’est-ce que signifie désirer, chérir, admirer, envier, célébrer, protéger et s’allier avec les autres. Les communautés de fans participent à donner du sens au monde, en relation avec les médias de masse et par rapport à notre situation historique, sociale et culturelle ».

 

Joli Jensen, Fandom as Pathology : The Consequences of Characterization » dans The Adoring Audience : Fan Culture and Popular Media, ed. Lisa A. Lewis (London: Routledge, 1992), 27.

 

 

Paris, été 1968. La température était caniculaire et avait atteint 33° dans la capitale, mais ce soir là, le ressenti était plus chaud encore. Jean-François était en nage. Les cuisses contractées contre son traversin rouge églantine en plume, sa peau coulait à grosses gouttes. Il n’arrivait pas à dormir et ses pensées dérivaient petit à petit de Freud à Marx. Voilà comment on pourrait imaginer les premières lignes d’une fanfiction érotique sur Jean-François Lyotard, après tout, c’est un peu comme ça qu’a commencé l’écriture de ce qui deviendra, plus tard, le scénario de 50 Nuances de Grey (fanfiction érotique de Twilight), un peu comme ça. On aurait presque envie d’incruster Slavoj Žižek en post-production, pour tenter de mieux comprendre la réalité dans la fiction(2), avec celui qui semble prendre tant plaisir à tisser des fils entre culture populaire, philosophie, et psychanalyse.

 

 

La fancréation, c’est la « catégorie scandaleuse »(3), l’irrévérence de l’amoureuxse qui réalise son désir en en produisant l’hallucination. Pour paraphraser Henry Jenkins, c’est le fan qui se met à produire et manipuler le sens. Mais revenons à nos coussins, au sommeil, et à la fonction transitionnelle(4) du traversin au Japon : la dérive du désir et son produit dérivé. Les dakimakura (du japonais daku : « étreindre », « enlacer » et makura : « oreiller », « traversin ») sont, à l’origine, des coussins orthopédiques utilisés par les jeunes genx comme objets transitionnels, sur lesquels viennent aujourd’hui s’imprimer des dessins de personnages d’animé ou de jeux vidéos, en taille réelle, ou encore des photographies d’actrices pornographiques. L’objet transitionnel devient fétiche et l’objet du désir est, ici et là, soumis au processus de sublimation décrit par Freud. Il est réinvestit par læ fan, l’amateur de, dans la production artistique, lorsque læ fan se transforme en auteurix et transgresse son statut de spectateurix pour tordre l’histoire et la réinvestir, elle aussi, de ses désirs propres.

 

 

 

Deviant Art, c’est une exposition proposée par (et pour) des fans qui partagent quelques désirs communs : celui de s’approprier librement les personnages, les narratives, et les lieux et celui de jouer des registres culturels. Elle manifeste aussi le désir de se libérer de cette injonction (un-peu-trop-souvent) entendue dans certaines écoles d’art : celle de choisir entre être fan et être artiste, comme si l’histoire de l’art n’était pas, aussi, une histoire de fans, et plus littéralement, de fanatiques.

 

 

(1) Un crossover est une production qui réunit des personnages dont les aventures se déroulent habituellement dans des séries distinctes.

 

(2) Sophie Fiennes, Le Guide pervers du cinéma, 2006 scénarisé et présenté par Slavoj Žižek. Ce n’est pas nécessaire de l’avoir vu pour appréhender cette exposition, mais je vous le conseille quand même, au détour de cette note, parce que je peux le faire.

 

(3) Henry Jenkins, Textual Poachers, 15, 23.

 

(4) Proposée par le pédiatre et psychanalyste britannique Donald Winnicott dans les années 50, la notion d’objet transitionnel sert à qualifier un objet utilisé par certains enfants pour représenter une présence rassurante (souvent, celle de la mère).

 

 

(texte de Junie Chappe)